Harcèlement sur le lieu de travail : le regard du psychiatre, Christophe Dejours

Le harcèlement sexuel, le sujet qui enflamme médias et réseaux sociaux depuis l’affaire Weinstein ne serait-il pas en train de « balayer » ce que de nombreux PH, médecins et soignants connaissent au quotidien sur leur lieu de travail depuis déjà trop longtemps ? 
Psychiatre, titulaire de la chaire de psychanalyse-santé-travail au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) où il dirige l'équipe de recherche « Psycho-dynamique du travail et de l'action », Christophe Dejours a accepté de répondre aux questions de la rédaction. 
 
Avenir Hospitalier : Les actualités dramatiques de ces dernières années ont bouleversé l'opinion publique, comme si tout le monde découvrait les phénomènes de harcèlement au travail, alors est-ce bien nouveau comme on l'imagine ? 
 
Christophe Dejours : Le harcèlement n’a strictement rien de nouveau. On harcelait déjà les esclaves en Egypte et en Grèce, on harcelait les ouvriers dans les usines fordiennes... Donc oui, l’importation des méthodes de harcèlement est ancienne. Ce qui est nouveau en revanche, c’est l’apparition des troubles psychiques et des décompensations en rapport avec le harcèlement. Il y a beaucoup plus de gens qui tombent malades aujourd’hui et ça n’est probablement pas lié aux méthodes de harcèlement qui sont rodées depuis longtemps. Autrefois lorsque le harcèlement se pratiquait, du côté des employés, des ouvriers, les formes d’entraide et de solidarité étaient très présentes. Quand on était harcelé, on n’était pas seul. Aujourd’hui les gens sont seuls, les collègues autour d’eux ne bougent pas. De plus, les syndicats ont perdu beaucoup d’importance, nous assistons à un effondrement des traditions d’entraide, il y a une individualisation impressionnante due au tournant gestionnaire. Deuxièmement, le harcèlement peut se déclencher sur des cadres. Ceux qui étaient protégés par les patrons jadis, ne le sont plus aujourd’hui. Le fait que, même les cadres supérieurs puissent devenir des « harcelés », alors qu’ils sont dans la servitude la plus ardente, au service du patron est un changement majeur. Dans les hôpitaux, des PH sont harcelés, ce qui était impensable il y a quelques années. On assiste à une réelle extension de la sphère du harcèlement. 
 
Avenir Hospitalier : Qu'est-ce qui différencie l'Hôpital des autres cadres de travail ?
 
Christophe Dejours : Le harcèlement se développe dans tous les domaines de la fonction publique. Dans le service public hospitalier comme ailleurs, il n’y a pas de pouvoir disciplinaire du supérieur hiérarchique sur ses subordonnés. 
Lorsqu’il y a de vrais sujets de discorde il est difficile de trouver une solution, donc le conflit demeure, s’aggrave et les phénomènes de harcèlement se déclenchent car si l’on ne peut pas virer les gens, on se résout à les casser pour qu’ils partent d’eux mêmes, pour qu’ils tombent malades. Je ne dis pas que ces explications sont bonnes ou mauvaises. Du point de vue éthique « tout cela » est très mauvais. 
La fonction hospitalière a connu un tournant important il y a quelques années. Naguère, les hôpitaux étaient dirigés par des médecins, ils assumaient des fonctions de direction mais ils connaissaient le métier, ils étaient responsables et dirigeants. À l’heure actuelle, les hôpitaux sont dirigés par des personnes qui ont été formées à la gestion et qui n’ont aucune formation aux métiers du soin, aucune notion sur l’essence du travail et qui ne veulent rien en savoir. C’est ce qu’on appelle le tournant gestionnaire. 
Toutes ces évaluations quantitatives aux indicateurs arbitraires sur lesquelles les directeurs veulent se baser sont fausses car les résultats ne correspondent pas au travail des médecins, des anesthésistes, des infirmiers. Les médecins perdent le pouvoir dans les hôpitaux et la gouvernance par les nombres a pris toute la place. Cette manière de diriger disqualifie l’expérience de TOUS les gens qui travaillent à l’hôpital, qui finissent par devenir des domestiques. 
 
" Les syndicats ont perdu beaucoup d’importance, nous assistons à un effondrement des traditions d’entraide, à une individualisation impressionnante due au tournant gestionnaire "
 
Avenir Hospitalier : Quelles sont les conséquences de cette situation que vous venez de décrire ? Pour les soignants, les patients et l'hôpital public plus généralement ? 
 
Christophe Dejours : Les médecins travaillent de plus en plus et les gestionnaires, pour asseoir leur pouvoir, ont besoin de chiffres. Ils vont donc obliger les soignants à fabriquer ces chiffres en faisant pression sur eux. Le résultat c’est que tous les médecins, tous les infirmiers, sont obligés de passer leur temps à encoder des chiffres et ce temps de gestion, de paperasse est perdu au détriment du soin et des patients. La dégradation du soin a des conséquences psychiques considérables. 
Petit à petit on en vient à maltraiter les malades, on ne les écoute plus, on refuse de recevoir la famille, sans parler de tas d’autres choses qui se produisent. Lorsque vous acceptez d’apporter votre concours à des actes que moralement vous réprouvez, la souffrance éthique apparaît. Lorsqu’ils trahissent leurs valeurs, leur déontologie, certains ne veulent pas se laisser aller et commencent à protester et disent tout haut ce que les autres ne veulent pas entendre puisqu’ils ont consenti, donc ils deviennent la mauvaise conscience et risquent, de ce fait, de déclencher la haine et des processus de harcèlement. 
 
Avenir Hospitalier : Vous parlez de «collaboration » pour expliquer l'enlisement du harcèlement. Pouvez-vous nous expliquer ce concept ? Des collègues sont complices des directions ? 
 
Christophe Dejours : Certains basculent du côté de la gestion et deviennent donc des « collabos ». Ce n’est pas la même chose que pendant la guerre évidemment, mais ces gens savent que cette collaboration est une trahison de l’éthique professionnelle, du respect de l’autre et du malade. Ils pensent pouvoir tirer un bénéfice personnel et acceptent de participer au harcèlement ou de fermer les yeux quand ils en sont témoins. Les gestionnaires ne sont pas les seuls harceleurs, des PH harcèlent d’autres PH, des médecins harcèlent d’autres médecins. C’est comme ça qu’on monte dans la hiérarchie, quand on est prêt à accepter de se soumettre à ces armées de directeurs méprisants et hautains à l’égard de tout ce qui est soignant. Vous passez du côté de ce pouvoir, à l’abri de toute malveillance à votre égard soit du côté des bénéficiaires du système et vous vous retournez contre vos collègues et anciens amis, là ça tourne mal. C’est comme ça que Jean-Louis Mégnien s’est suicidé. Ce qui fait qu’il y a beaucoup plus de pathologies du harcèlement c’est la solitude mais aussi et surtout, la trahison. La plupart des gens qui choisissent le métier de soignant sont des gens engagés dans leur travail, ils y voient quelque chose d’essentiel dans leur vie et si vous cassez cette partie de leur existence alors qu’ils ont déjà tant sacrifié pour le service public alors, le coût psychique est trop élevé.
 
" Il faut rompre avec le New Public Management pour prioriser la question de la constitution, de la maintenance et du développement de la coopération."
 
Avenir Hospitalier : Comment faire pour enrayer la machine ? Quelles solutions préconisez-vous ? 
 
Christophe Dejours : Des solutions existent. Il faut rompre avec le New Public Management pour repenser un management, qui place en priorité la question de la constitution, de la maintenance et du développement de la coopération. C’est l’inverse de ce qui est fait maintenant, toutes les méthodes introduites par les gestionnaires sont des méthodes qui individualisent. Il faut rompre avec l’évaluation individualisée et au contraire, privilégier un management dont la responsabilité principale soit d’entretenir les conditions de la coopération horizontale entre les membres de l’équipe, la coopération verticale avec les chefs et puis enfin, la coopération transverse, avec les bénéficiaires du soin. La qualité du soin ne dépend pas que du médecin, de la sage-femme ou de l’infirmier. Le malade pour comprendre ce qu’on lui propose, le traitement qu’il va recevoir, il faut qu’il se mette au travail. Cette coopération doit se faire entre le prestataire de service qu’est le soignant et le bénéficiaire, le malade, qui participe d’une façon majeure à la qualité du soin. Il y a d’autres manières de penser, par le management responsable et en finir avec la gouvernance par les nombres. Bien sûr que la coopération vise l’efficacité des actes de soin sur le patient, mais on peut montrer que la coopération est en même temps une façon de réguler le vivre ensemble. Toutes les règles du savoir vivre font partie de la coopération. 
Il faut qu’un changement soit fait par rapport à toutes les politiques publiques mais il semblerait plutôt que cela va encore s’aggraver avec les Lois Macron. 
Je terminerai en disant que dès que les gens coopèrent ça va beaucoup mieux. Votre santé mentale ne dépend pas que de vous individuellement, elle dépend beaucoup des autres !
 
Saveria Sargentini, Journaliste
 

Avec le soutien du Groupe Pasteur Mutualité

 

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Les annonces de recrutement 
Février 2020

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Les dernières actus

SÉGUR DE LA SANTÉ : LES 5 AXES DE NÉGOCIATIONS AVANCÉS

LETTRE D'INFORMATION APH-JM-INPH

du 19 juin 2020

Le Ségur de la Santé a démarré le 25 mai 2020 et s’articule autour de 4 « piliers » :

Pilier 1 : Carrières et rémunérations

Pilier 2 : Financements et investissements

Pilier 3 : Simplification du quotidien (gouvernance)

Pilier 4 : Territoires

Sur ces 4 piliers, les intersyndicales de praticiens hospitaliers ainsi que plusieurs syndicats constitutifs ont fourni des contributions.

Les concertations autour des piliers 2, 3 et 4 sont rendues difficiles par le nombre d’intervenants (hôpital, libéraux, usagers, institutionnels) et donnent l’impression d’une grande improvisation. Toutefois, nos organisations essaient de faire passer quelques idées.

Le pilier 1 est de loin le plus important. Un espace de négociation entre le Ministère et les organisations syndicales représentatives a été ouvert.

Ce mardi 16 juin nous ont été exposés les axes de la négociation, et nous avons pu faire des contre-propositions. Mardi 23 juin, un chiffrage va nous être annoncé pour chacune des propositions, et mardi 30 juin nous devrions avoir une proposition de protocole d’accord en présence du ministre Olivier Véran, pour une signature des « Accords de la Santé » dans la première quinzaine de juillet 2020. Il est prévu des mesures immédiates et le lancement de groupes de travail pour des mesures plus complexes.

Voici les 5 axes de négociations avancés :

  • La revalorisation salariale des personnels médicaux, pharmaceutiques et odontologiques est à l’ordre du jour. Alors que la suppression des 3 premiers échelons de PH est déjà engagée de longue date et va être prochainement publiée, le salaire de tous les praticiens – milieu et fin de carrière, mais aussi internes et contractuels – devrait être revalorisé dans le cadre du Ségur, ainsi bien sûr que pour les personnels non médicaux.
  • Dans ce chapitre, la clarification sur le décompte du temps de travail a été de nouveau réclamée. C’est en particulier la nécessité d’une définition claire de la durée des obligations de service des PH en une unité de compte définie, a priori l’heure de travail.
  • Une juste valorisation du temps de travail de nuit dont la pénibilité doit être reconnue a été à nouveau réclamée. La reconnaissance du principe d’une nuit = 3 demi-journées ou 24 heures = 5 demi-journées est soutenue par toutes les intersyndicales et de la FHF.
  • Un relèvement important de l’indemnité d’engagement de service public exclusif (IESPE) est demandée. Nous demandons de même, qu’elle redevienne identique pour tous les praticiens quelle que soit leur ancienneté.
  • La création d’échelons supplémentaires (3 sans doute) qui permettrait aux PH d’obtenir de l’avancement durant toute leur carrière est demandée.
  • Une revalorisation du temps de travail additionnel (TTA) et les indemnités liées à la permanence des soins est proposée à la négociation.
  • Nous demandons également que la retraite et protection sociale des HU soient revalorisées à la hauteur de celle des PH.
  • Des propositions chiffrées seront présentées par les pouvoirs publics le 23 juin.
  • Développement et valorisation des compétences
    • Seraient ouvert à la négociation la création de valences rémunérées pour l’enseignement et la recherche, le management.
    • Possibilité élargie aux PH d’avoir des missions universitaires et aux HU de travailler en CH.
    • Le financement de la formation continue sera intégré dans la négociation avec des mesures qui facilitent l’accès à la formation continue et à des passerelles pour les deuxièmes parties de carrière.
  • Diversification des modes d’exercice
    • ​Réaffirmation d’un véhicule commun statutaire quand bien même il y a une attente exprimée pour des exercices « mixtes » avec un statut unique de PH temps plein ou temps partiel, avec possibilité d’exercice mixte public ou privé, tout au long de la carrière.
    • La proposition du développement de profession médicale intermédiaire est une modalité d’évolution des métiers qui a été retoquée par l’ensemble des participants. En revanche, l’émergence d’une science paramédicale autonome et sa reconnaissance est une nécessité reconnue.
  • Qualité de vie au travail
    • L’idée est de se recentrer sur la notion de service (et non d’unité fonctionnelle ou de pôle) et ses moyens de fonctionnements collectifs (temps de réunion inclus dans les obligations de service).
    • Principe d’une protection sociale complémentaire financée par l’établissement, garantissant une compensation des revenus (salaires, permanence des soins, primes).
    • Le principe d’une reconnaissance de la pénibilité (en particulier de la permanence des soins) fait consensus.
  • Santé au travail
    • Visite médicale annuelle obligatoire pour tous les PH.
    • Principe d’une protection sociale complémentaire financée par l’établissement, garantissant une compensation des revenus (salaires, permanence des soins, primes).

Mercredi dernier, la Commission des statuts du conseil supérieur des personnels médicaux, odontologistes et pharmaceutiques des établissements publics de santé (CSPM) a examiné un décret qui supprime les 3 premiers échelons de la carrière de PH ce qui permettra à un jeune PH de rentrer directement au 4e échelon (devenu le 1er) et de bénéficier ainsi d'un gain en matière d'ancienneté. Un autre projet de décret vise à octroyer aux praticiens hospitaliers dès la période probatoire l'indemnité d'engagement de service public exclusif, et l'indemnité d'activité sectorielle et de liaison pour ceux nommés dans la spécialité psychiatrie.

Ces propositions sont encourageantes pour l’avenir des praticiens hospitaliers et de l’hôpital public. Nous devons toutefois faire preuve d’un optimisme prudent. Si ces annonces n’étaient finalement pas honorées, nous vous appellerons bien sûr à vous mobiliser.

Nous continuerons à donner toute l’énergie nécessaire durant le marathon du Ségur pour défendre vos intérêts. Merci de votre confiance.

Dr Jacques Trévidic, Président APH, Président CPH

Dr Jean-François Cibien, Vice-président APH, Président AH

Dr Rachel Bocher, Présidente INPH

Dr Emanuel Loeb, Président JM

 
 

Communiqué unitaire des organisations syndicales et des collectifs hospitaliers publics : crise du Covid-19.

 

Lire le communiqué  

L’OSAT s’adapte à la crise sanitaire

L’Observatoire de la souffrance au Travail d’APH est un outil d’appréciation et d’écoute de la souffrance au travail des médecins et pharmaciens hospitaliers en France. Parce que le contexte actuel est particulièrement difficile, que cette crise se surajoute à un hôpital public déjà dégradé et à des soignants à bout de souffle, l’OSAT  a souhaité se pencher  sur les difficultés soulevées par cette crise et comment elles sont vécues par les soignants : manque de moyens mettant en jeu la sécurité individuelle, obligation de prises de décisions non éthiques, surcharge de travail, non-respect des rythmes physiologiques, manque d’effectifs, épuisement émotionnel, syndrome de stress post traumatique… L’OSAT propose à travers une déclaration en ligne sur le site https://osat.aph-france.fr  une expression des difficultés rencontrées pendant cette crise sanitaire. Les praticiens qui le souhaitent pourront bénéficier d’une assistance téléphonique pour une écoute et une aide psychologique ou syndicale par l’un des observateurs de l’OSAT, médecins ou pharmaciens.

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